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Interview de
Gilles Finchelstein
DG de la Fondation Jean-Jaurès et directeur des études de Euro RSCG Worldwide
13 juil 2012 - Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès et directeur des études de Euro RSCG Worldwide dresse le bilan de la gauche en campagne depuis un an, met en avant les éléments significatifs qui ont permis au Parti socialiste d'obtenir la majorité et les enjeux pour le parti au niveau européen.
 

« La preuve d'une bonne campagne, c’est qu’elle est victorieuse »

 

Peut-on dire que la gauche et en particulier le PS a fait une bonne campagne ?

Oui. En partant d'une idée simple qui est la célèbre formule de Engels : « la preuve du pudding, c'est qu'on le mange ». La preuve d'une bonne campagne, c'est qu'elle est victorieuse. La gauche, qui avait perdu toutes les élections présidentielles depuis celle de 1988 et n'en avait gagné qu'avec François Mitterrand, a gagné – c'était donc c'était une bonne campagne.

 

En allant un cran plus loin, on peut dire que ce qui caractérise cette campagne, c'est qu'elle se déroule dans un contexte qui est à la fois celui de la crise et du rejet de Nicolas Sarkozy. Dans ce contexte, François Hollande a réussi les deux choses les plus importantes : le lancement de sa campagne au moment du Bourget et la préservation d'une cohérence d'ensemble. Et j'ajouterai – même si les choses étaient largement jouées – le débat de l'entre deux tours. Au final, c'est une campagne réussie pour la gauche.

Est-ce que la gauche a gagné et/ou perdu des voix sur certaines franges de la population ?

De manière générale, rappelons que la gauche est passée de 47% à en 2007 à 51,5% en 2012. Il y a trois grandes catégories :

 

Au sein des catégories socio-professionnelles, le gain principal s'est fait dans les milieux populaires, les employés et les ouvriers.

 

Le deuxième critère est celui de l'âge : la gauche a perdu chez les séniors mais beaucoup moins qu'elle n'avait perdu en 2007. C'est un des critères explicatifs de la victoire de François Hollande puisqu'en 2007, Ségolène Royal avait obtenu à peine le tiers des voix des séniors alors que là, on est au-delà de 40%. Le critère d'âge reste un critère de différenciation très important, même un des critères les plus structurants.

 

Le dernier critère est sans doute celui qui a le plus émergé dans cette campagne : le critère géographique et notamment la distance au centre et aux grandes villes. Le vote à droite et notamment Front national augmente à mesure qu'on s'éloigne des centres villes. C'est sans doute un des critères les plus nouveaux qui ont émergé pendant cette campagne.

 

Et enfin, ce qui m'a beaucoup frappé quand on regarde la sociologie des soutiens de François Hollande dans cette campagne, c'est que nous n'avons jamais eu un candidat qui ait eu des soutiens aussi équilibrés. Quels que soient les critères que l'on retienne, il y a très peu d'écart entre les différentes catégories. C'est une vraie spécificité du soutien à François Hollande.

Quels sont les éléments thématiques qui ont pu avoir une influence sur le vote ?

D'une manière schématique, et pour user d'une image de patinage artistique, je dirai qu'il y a deux grands types de campagnes : les campagnes de figures libres et les campagnes de figures imposées.

 

2007 était, et c'est rare, une campagne de figures libres, c'est-à-dire une campagne où il n'y a pas un thème que l'opinion a imposé comme thème structurant de campagne et où chacun pouvait essayer de mettre à l'agenda le thème qui lui était le plus favorable.

 

2012 est une campagne de figures imposées dans laquelle, la crise, le chômage, les déficits ont été au cœur du choix des Français. Et si François Hollande l'a emporté, c'est parce que le bilan de Nicolas Sarkozy sur ces questions a été jugé mauvais et que François Hollande – ce n'était pas acquis – a été jugé également crédible sur ces questions économiques, budgétaires, et évidemment beaucoup plus crédible pour lutter contre les inégalités sociales qui étaient un des thèmes majeurs pour l'opinion.

Dans ce contexte, le débat de l'entre-deux tours a-t-il été décisif ?

Pour l'opinion, ce qui a joué dans ce débat, c'est l'image de François Hollande. Il a montré que contrairement à l'image qui été parfois véhiculée de lui, il était à la fois très pugnace dans la confrontation et très solide dans l'argumentation.

Le vote a gauche était-il moins un vote d'adhésion qu'un refus du sarkozysme ?

Il y avait un rejet de Nicolas Sarkozy mais aussi un rejet du sarkozysme. J'ajoute que contrairement à ce qu'on a souvent dit, les électeurs qui ont voté pour François Hollande espéraient majoritairement un changement positif de cette élection – ce n'était donc pas seulement un vote de rejet.

Le thème de la « présidence normale » a-t-il porté ses fruits ?

Le rejet de Nicolas Sarkozy s'est beaucoup cristallisé sur son comportement. Le style qu'a imprimé François Hollande pendant la campagne et qui je crois, - c'est d'ailleurs pour cela que ça a fonctionné – correspond à ce qu'il est, était un style qui était en négatif, au sens photographique du terme, de tout ce qu'était Nicolas Sarkozy pendant son quinquennat. Ce retour à ce qu'on peut appeler la « normalité » - qui n'est que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics - correspondait à une attente de l'opinion.

Comment les alliés du PS vont-ils pouvoir peser pendant le quinquennat ?

Les Verts et le Front de gauche sont l'un et l'autre dans une situation différente. Le Front de gauche ne participe pas au gouvernement, à l'inverse des Verts et des radicaux. La mode aujourd'hui est de parler d'échec du Front de gauche. Mais c'est plus complexe que cela : la campagne présidentielle a montré que si le Parti communiste était faible, il reste une culture communiste et que le Front de gauche a une voix en la personne de Jean-Luc Mélenchon. Après, comment peut-il peser ? Tout d'abord, il existe une voix et un terreau – et donc une écoute. Et de manière plus marginale, le groupe au Sénat peut faire basculer ou non, la majorité. Mais pour l'essentiel, le Front de gauche fera entendre cette voix à l'extérieur.

 

La situation est différente pour les Verts puisqu'ils sont dans le premier cercle de la majorité gouvernementale. Ils ont réussi pour la première fois à obtenir un groupe à l'Assemblée nationale et au Sénat : ils sont en voie d'institutionnalisation. Là où leur situation est complexe, c'est qu'ils sont dedans mais le Parti socialiste a la majorité absolue. Donc, il va falloir qu'ils « inventent en marchant » leur participation au gouvernement.

Lors de notre première interview, Gérard Grunberg avait souligné des ressemblances entre François Hollande et François Mitterrand : est-ce que cela s'est confirmé ? Est-ce que cela a eu un rôle dans la campagne ?

Cela a eu un rôle limité parce qu'il finit par y avoir un effet de génération. 1981 reste très fort dans la mémoire de ceux qui l'ont vécu. Mais 1981, c'était il y a plus de 30 ans ! Pour des millions d'électeurs de 2012, 1981, ça n'évoque plus grand chose. Ce qui était frappant, c'était le parallèle possible ou en tout cas le jeu de miroir avec la campagne de 1981. À tel point que notre fondation a fait sur Twitter le récit en temps réel de la campagne de 1981. Il y avait des moments fascinants. Il y avait ce parallèle entre François Mitterrand et François Hollande mais il y en avait aussi beaucoup d'autres : la crise économique, les fermetures d'usines, la montée du chômage, des débats qui étaient parfois proches. Il y avait le rejet du président sortant même si en 2012, c'était dans des proportions bien plus considérables que 1981. Il y avait effectivement des parallèles à faire avec 1981, au-delà de la personnalité ou du style des deux candidats socialistes. Mais au final, le rôle a été extrêmement limité parce que chaque jour qui passe, on voit qu'il y a moins de gens qui ont connu 1981.

En quoi le pouvoir et l'influence de la gauche vont-ils pouvoir infléchir la construction européenne dans un sens ou dans un autre ?

Jamais la gauche en France n'a été dans une situation aussi favorable et jamais la gauche en Europe n'a été dans une situation aussi défavorable. C'est une situation très différente de celle que l'on a connue entre 1997 et 2002. C'est même sa réplique inversée. En même temps, on a senti pendant la campagne que beaucoup de pays regardaient avec intérêt et parfois avec espoir ce qui se passait ici. Et notamment, le discours sur la réorientation de l'Europe et l'accent porté sur la croissance ont suscité de l'intérêt au-delà même de la gauche, y compris au sein d'un certain nombre de gouvernements de droite aujourd'hui au pouvoir en Europe. Le Conseil européen des 28-29 juin a montré qu'il y avait déjà un début de réorientation qui était possible et que d'une certaine manière, l'élection de François Hollande avait servi de catalyseur à une évolution plus large.

Est-ce une force d'avoir un couple franco-allemand de couleurs politiques différentes ?

Depuis le début de la construction européenne, on a connu toutes les situations. La conclusion qu'on peut en tirer, c'est qu'il n'y a aucun lien entre la couleur politique des gouvernements en place en France et en Allemagne et la qualité de ces relations. Le critère principal n'est pas là. Il faut que chacun sache que les positions de départ de la France et de l'Allemagne sont souvent différentes et qu'après, c'est une question de volonté commune de partager les points de vue pour arriver à un compromis et être en capacité d'entraîner l'Europe. La capacité d'entraînement de l'Europe dépend pour beaucoup de la qualité du couple franco-allemand.

 

Propos recueilis par Esther Trousset

Analyses TNS Sofres

Carine Marcé
Directrice associée du dpt Stratégies d'opinion
 
Emmanuel Rivière
Directeur du dpt Stratégies d'opinion
 
Guénaëlle Gault
Directrice du dpt Stratégies d'opinion
 
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