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Interview de
Bruno Cautrès
Chercheur au CNRS et au CEVIPOF
11 juin 2012 - Au lendemain du premier tour des législatives, Bruno Cautrès, chercheur au CNRS et au CEVIPOF, met en avant l’évolution de la droite française depuis 2007 et les choix que celle-ci doit faire sur son positionnement dans les mois à venir.
 

« L'UMP sans Nicolas Sarkozy subit une défaite mais pas une défaite totale  »

 

La droite a-t-elle réussi sa sortie avec Nicolas Sarkozy ? Sans Nicolas Sarkozy ?

Dans un premier temps, je dirais que Nicolas Sarkozy a d'une certaine manière, réussi sa sortie dans la mesure où, à l'intérieur de la droite française, le grand traumatisme reste l'élimination de Valéry Giscard d'Estaing en 1981. La droite en France n'avait pas reperdu le pouvoir présidentiel depuis. Après Valéry Giscard D'Estaing, Jacques Chirac s'était succédé à lui-même et avait passé le témoin à Nicolas Sarkozy. Donc, dans l'imaginaire de la droite française, il y avait en ligne de mire une sorte d'épouvantail : la fin terrible de Valéry Giscard d'Estaing avec cette dramatisation totale. On se souvient de lui laissant sa chaise vide à la télévision, partant de l'Élysée comme il était arrivé en 1974, à pied mais à cette époque sous les applaudissements, alors qu'en 1981 c'était avec des sifflets. Et dans la mémoire collective de la droite, il y avait l'idée d'éviter à tout prix une fin « à la Giscard » parce que Nicolas Sarkozy partage avec lui le fait d'avoir perdu à l'issue d'un mandat.

 

De ce point de vue, Nicolas Sarkozy a su réussir sa sortie personnelle, en associant François Hollande aux cérémonies du 8 mai, avant la proclamation officielle de l'élection de François Hollande le 15 mai. Cela lui permet s'il le souhaite un jour ou s'il en a les moyens politiques – ce n'est pas évident – de revenir dans le jeu politique français dans de meilleures conditions que ça ne l'a été pour Valéry Giscard d'Estaing qui a mis des années à rétablir son image.

 

Du point de vue de la gestion de la sortie du gouvernement Fillon, il n'y a pas eu des scènes d'adieux larmoyantes du côté des ministres non plus. En termes de communication politique il semble donc que cette séquence de fin du pouvoir pour Nicolas Sarkozy et le gouvernement Fillon soit plutôt réussie.

 

Maintenant, il y a la droite sans Nicolas Sarkozy dans les élections législatives. Ce qui m'a frappé dans la campagne et encore plus dans les réactions de la droite à l'issue du premier tour, c'est la disparition presque totale de toute référence à Nicolas Sarkozy. L'UMP a fait un score qui est en baisse par rapport à 2007 mais qui n'est pas non plus une descente aux enfers même s'il s'agit de son plus mauvais score aux législatives depuis 1958. Pour l'UMP l'enjeu est à présent de montrer qu'elle peut dépasser le sarkozysme et finalement vivre sans l'ancien président. D'autant plus que la génération des proches de Nicolas Sarkozy, ces hommes et femmes politiques qui sont un peu « la génération Sarkozy » comme Claude Guéant, Rama Yade, Rachida Dati ou d'autre figures emblématiques du sarkozysme de départ, soit ne se sont pas représentés, soit n'ont pas fait très bonne figure dans ces élections. On peut même dire que le sarkozysme se replie dans quelques bastions territoriaux, par exemple les Alpes-Maritimes qui sont devenues l'un des bastions du sarkozysme.

 

Je pense que Nicolas Sarkozy doit suivre cela de très près parce qu'il a en ligne de mire la question, « l'UMP va-t-elle réussir à me survivre ? » C'est le plus bas score du parti de la droite classique parlementaire aux élections législatives en France sous la Ve République. Même lorsque Jacques Chirac fait la « dissolution ratée » de 1997, le RPR a un point et demi ou deux points de plus que ce qu'a fait l'UMP dimanche. Donc, ce n'est pas un bon score pour l'UMP mais ça n'est pas le scénario d'apocalypse comme en 1993 pour la gauche. À quelques exceptions près, les plus grandes figures de l'UMP vont probablement retrouver leur siège de député.

 

Politiquement, il est intéressant de voir que l'UMP sans Nicolas Sarkozy subit une défaite mais pas une défaite totale. Il faut attendre le deuxième tour. Il faudra voir la réorganisation de l'UMP avec les trois grandes questions : qui est le chef ? Pour quel projet ? Et avec quels alliés ?

Quelles stratégies d'alliances pour la droite à l'avenir ? Vers la droite ? Vers le centre ?

L'UMP est vraiment dans une difficulté importante sur cette question. Quand on regarde les scores du Parti socialiste ou du PS avec ses alliés les plus proches, le PRG ou MRC de Chevènement, on observe que les scores de l'UMP et du PS sont proches. Mais la grande différence entre les deux, c'est que le PS a su s'inscrire depuis plusieurs années une stratégie d'alliance et organiser de manière plutôt efficace la survie politique de ses alliés. Malgré le score d'Éva Joly à la présidentielle, les Verts peuvent ainsi se retrouver avec peut-être un groupe à l'Assemblée nationale. C'est aussi le cas pour la survie du PRG et de quelques chevènementistes historiques qui peuvent retrouver un siège de député. Pour l'UMP la situation est bien différente, l'UMP n'a tout simplement pas d'alliés.

 

Il y a une disparition du centre. Ce n'est pas seulement le MoDem. On en a beaucoup entendu parler mais même le parti radical de Jean-Louis Borloo ne se porte pas très bien - sans parler du Nouveau Centre. Globalement, dans ces élections législatives, il y a un prisme bipolaire très fort. Et l'UMP se retrouve pour le moment sans partenaire.

 

Pour moi, les deux grandes questions qui vont se poser sont : d'abord, que deviennent les centristes de l'UMP ? Que devient le Nouveau Centre ? Fédérer le centre est une tâche difficile. Il y a beaucoup d'hommes politiques français qui ont essayé comme François Bayrou, Hervé Morin ou Jean-Louis Borloo. Ce sont des courants politiques qui ne sont pas forcément homogènes. Il y a des rivalités personnelles. Les centristes de l'UMP vont-ils vouloir sortir du parti pour essayer de ressusciter une UDF à l'ancienne ? Ils souhaitent affirmer leur message au sein de l'UMP, mais dans le même temps on peut remarquer que leur message n'est pas tant éloigné que ça de celui de l'UMP.

 

Et il y a surtout, peut-être même uniquement en fait pour l'UMP, la question du Front national et de son rapport au FN. Sur cette question, il est encore difficile d'y voir clair sur la stratégie et les possibilités de l'UMP. On parle beaucoup des « digues qui ont sauté » et des ambiguïtés de la position de l'UMP pour le second tour, le fameux « ni-ni ». Mais nous sommes dans l'entre deux tours et il faut échapper à tout commentaire trop rapide. Il y a en fait deux aspects : à un certain niveau du discours, la campagne de Nicolas Sarkozy, très à droite, a été un cadeau empoisonné pour l'UMP. Au niveau d'un certain segment - qui ne sont pas la majorité mais certains segments de l'électorat de l'UMP - la campagne sur l'identité nationale de Nicolas Sarkozy a légué un cadeau empoisonné. On peut s'attendre à ce qu'il y ait des militants, voire des électeurs de l'UMP, qui pensent « Nicolas Sarkozy était clairement dans une position de main tendue aux électeurs du FN », alors « pourquoi ne pas y aller et en finir avec le problème que le FN pose à l'UMP » ? Mais, second aspect, lorsque l'on regarde la sociologie des attitudes politiques, économiques ou culturelles des électeurs de ces deux partis, de fortes différences existent (sur l'Europe, sur la mondialisation, mais aussi sur le rôle de l'Etat et sur des évolutions sociétales).

 

Rationnellement, la stratégie optimale de l'UMP dans cette période post-présidentielle serait de laisser passer, d'attendre que le gouvernement Ayrault et François Hollande deviennent impopulaires à leur tour, sous l'effet des mesures qu'ils vont devoir annoncer pour expliquer comment on réduit la dette publique française. Et de laisser faire la logique du scrutin majoritaire à deux tours : un déplacement de voix de faible ampleur peut avoir des effets électoraux très importants. Tous les espoirs sont permis au scrutin majoritaire à deux tours pour une force politique qui vient de subir une défaite électorale (à condition sans doute de trouver une façon de gérer la question du FN). C'est dire « on mange notre pain noir, le ciel s'éclaircira à nouveau pour nous, au scrutin majoritaire, on ne peut que redevenir un jour majoritaire ». Après tout, le PS a traversé des périodes très difficiles au cours des vingt ou trente dernières années. Si on prend les 10 dernières années, il y a le 21 avril 2002, le 29 mai 2005, une succession de moments de très grandes tensions internes, de divergences sur la ligne politique, de tensions personnelles. Donc l'UMP peut jouer cette stratégie d'attente lui permettant de voir comment les législatives se sont passées, de se mettre en ordre de bataille pour les élections « intermédiaires » de 2014.

 

De toute façon, le PS est tellement dominateur dans les départements, dans les régions et au niveau national, qu'il ne peut que connaître des jours moins favorables. Il ne faut pas commettre à nouveau l'erreur d'analyse que certains faisaient en 2007. Certains avaient le sentiment que Nicolas Sarkozy, avec son aura personnelle, était en train de tout bouleverser, que la gauche allait être le parti d'opposition pour 30 ans. Le Parti socialiste perdra des scrutins dans la décennie à venir : si l'UMP passe les prochaines élections intermédiaires prochaines municipales et européennes en 2014, qu'elle gagne des villes, elle orientera certainement son regard vers 2017 plutôt qu'en arrière vers 2012. Mais tout dépendra également de la confirmation ou pas de l'enracinement du Front national. Les élections européennes de 2014 pourraient être favorables au FN.

 

Ce que va faire l'UMP est donc assez flou à discerner pour le moment. Elle peut être dans la situation actuelle - une espèce d'entre deux. Pour certains, quand ils disent « ni, ni », ils disent qu'il n'y a pas d'accord avec le FN. D'autres personnes peuvent comprendre le « ni, ni » comme : « ils font semblant qu'il n'y ait pas d'accord mais secrètement, ils laissent faire au niveau local ». L'UMP attend aussi de voir le terrain du 2e tour et ce qui se passera dans les circonscriptions où le candidat UMP arrivé en troisième se retire, où dans certains départements type Alpes-Maritimes, ou dans la circonscription de Nadine Morano, comment les électeurs ont ressenti cette déclaration du soir du premier tour. Ce n'est pas en ce moment que nous aurons une clarification de la ligne de l'UMP.

Qu'en est-il de la droite dans ses bastions d'un point de vue sociologique ? Les forces qui ont permis à Nicolas Sarkozy de l'emporter en 2007 lui ont-elles à nouveau servi ?

Au premier tour de la présidentielle, c'est le grand clivage entre le monde du salariat et le monde des travailleurs indépendants. Nicolas Sarkozy est majoritaire chez les plus de 60 ans, chez les travailleurs indépendants, les chefs d'entreprise, les agriculteurs, les commerçants, les artisans. Ce sont les seules catégories sociales où Nicolas Sarkozy est au-delà de la moyenne nationale. Du côté de François Hollande, c'est l'ensemble des salariés et notamment les salariés du public qui ont donné à François Hollande sa moyenne nationale. On remarque également que François Hollande a rassemblé des votes importants de la part des plus jeunes, les 18/24 ans. Il est majoritaire chez les moins de 45 ou 50 ans et Nicolas Sarkozy n'est majoritaire que chez les plus de 60 ans.

 

D'après l'enquête publiée par Le Monde au lendemain du premier tour des législatives, on retrouve des écarts d'âges très importants entre le vote de droite et le vote de gauche. On retrouve également des écarts selon les milieux professionnels : un vote à gauche majoritaire dans les classes moyennes, notamment les classes moyennes à fort capital culturel. On retrouve un vote qui est majoritairement à droite chez les travailleurs indépendants et dans certaines fractions des milieux modestes, populaires. Mais chez les ouvriers et employés, globalement, d'après cette enquête, on est quasiment à égalité entre vote de gauche et vote de de droite. Il faudra à nouveau, comme pour la présidentielle, ne pas confondre les analyses du vote de premier tour (où l'offre politique est très éclatée) et de second tour.

 

Donc le premier tour des législatives confirme des éléments de la sociologie du vote présidentiel de premier tour, ce qui doit vouloir dire que l'abstention a touché plus particulièrement les plus jeunes, les milieux populaires, certains territoires mais que globalement ce niveau d'abstention a touché tous les électorats, tous les milieux sociaux. Si on retrouve à peu près la sociologie du vote présidentiel dans les législatives avec ce taux d'abstention, c'est qu'on s'est abstenu dans beaucoup de milieux sociaux.

L'UMP paye-t-elle le prix de la stratégie de Nicolas Sarkozy qui consistait à se rapprocher des thèmes de l'extrême droite plutôt que de ceux du centre ?

C'est compliqué, parce qu'il est difficile de ne pas être normatif sur cette question. Il va falloir que les chercheurs analysent à présent toutes les données collectées au cours de cette séquence électorale, de manière à s'éloigner des commentaires trop proches des élections. Il s'agit d'une question compliquée en fait. Rapidement, dans le commentaire, on peut dire « quand on parle d'un sujet, ça fait monter »... D'abord, je n'en sais rien pour le moment, il faudrait le mesurer de manière quantitative, comparer avec d'autres séquences électorales, 2002 et 2007 bien sûr. Il faudrait vraiment voir s'il y a une corrélation entre les deux. Il n'est pas impossible que cette corrélation existe, mais l'émergence du FN et ses bonnes performances à l'élection présidentielle ne datent pas de Nicolas Sarkozy. Il y a un « symptôme Le Pen », comme l'appelait y a quelques années Pascal Perrineau, dans notre société qui, comme de nombreux pays européens connait un nouveau clivage entre les « perdants » et les « gagnants » de l'économie libérale ouverte et mondialisée. D'autres chercheurs parlent d'ailleurs d'électeurs lepénistes qui se caractérisent par un besoin de protection prenant la forme d'attitudes politique de type « welfare chauvines ». Nicolas Sarkozy n'a pas pu rééditer en 2012 sa stratégie de 2007 en s'adressant à diverses couches sociales qui avaient voté pour Jean-Marie Le Pen en 2002.

 

En 2012, il est dans une forte difficulté qui explique en partie ce positionnement : Nicolas Sarkozy était le sortant en 2012 et cela a introduit une différence fondamentale par rapport à 2007. En 2007 sa stratégie avait deux jambes : le mérite, l'effort, le travail d'une part, l'identité nationale, la fierté d'être français de l'autre. En 2012, il est faiblement présent sur la question du travail. Il y vient à travers sa rhétorique sur le fait que la France ne soit pas celle de l'assistanat. Mais par exemple, dans le débat de l'entre-deux tours, il ne dit pratiquement rien sur ce sujet. Il est très focalisé sur l'identité, les frontières nationales. Est-ce que de toute façon, il n'y a pas dans les profondeurs de la société française et dans la manière dont les électeurs perçoivent la crise économique, les ressorts pour que Marine Le Pen fasse un très bon score ? Quand on ajoute la crise financière, économique et européenne, les doutes des Européens sur l'euro, le contexte de la mondialisation et les inquiétudes que cela a généré sur les électeurs, ajouter un candidat qui a les capacités de Marine Le Pen en campagne électorale ne permet-il pas d'aller assez haut dans une élection ?

 

Je disais tout à l'heure que ça léguait un cadeau empoisonné à l'UMP. Maintenant, la difficulté stratégique pour le parti c'est : « est-ce qu'on passer l'ardoise à effacer ? On laisse passer l'orage, on digère notre défaite législative et on solde le sarkozysme en faisant monter dans l'UMP de nouvelles têtes ? » C'est une stratégie qui est possible et rationnelle. Ces nouvelles têtes vont porter un nouveau message, à condition d'être clair sur ce message. L'UMP doit se poser la question du devoir d'inventaire sur le sarkozysme. Quand Lionel Jospin avait fait sa déclaration sur le devoir d'inventaire de François Mitterrand, dans le contexte des révélations sur le passé vichyste de François Mitterrand, ça avait choqué beaucoup de gens de gauche qui y voyaient une volonté d'abattre la statue du commandeur. Pour l'UMP, cela va être peut-être plus compliqué encore. Nicolas Sarkozy n'a pas l'âge qu'avait François Mitterrand et celui qui dira cela à l'UMP. Les signes que donnera Nicolas Sarkozy de confirmer qu'il s'est mis hors-jeu, auront un impact sur ce qui va se passer. Pour le moment, sa position n'est pas claire. Il va siéger au Conseil constitutionnel, c'est un juge constitutionnel et plus un homme politique. Mais il a quand même un pied dans la vie publique.

Quelles sont les chances du FN de rentrer à l'Assemblée nationale ?

Au vu du premier tour des législatives, il y a entre 1 et 3 ou 4 circonscriptions où le Front national peut prétendre avoir un siège de député. Bien sûr, le premier cas emblématique, c'est Marine Le Pen elle-même avec son score : 42% au premier tour, 48% dans la ville de Hénin-Beaumont. Il y a quand même de grandes chances – ce n'est pas totalement acquis – qu'une partie de l'électorat de l'UMP vote pour elle. Ce n'est pas totalement fait pour elle. Elle a déjà failli être élue lors des élections cantonales où elle avait fait un très bon score de premier tour et finalement, elle n'a pas été élue. Il y a aussi Gilbert Collard dans la deuxième circonscription du Gard qui a l'air aussi bien parti après être arrivé en tête dans un département où Marine Le Pen est arrivée en tête à la présidentielle. Il est dans un contexte territorial extrêmement favorable. Et, il y a l'énorme surprise qui pourrait arriver : l'élection dans le Vaucluse de Marion Maréchal-Le Pen. Ce serait un phénomène qui retiendrait considérablement l'attention, évidemment par ses ascendances familiales, son âge, 22 ans et sa manière d'être d'extrême droite de manière totalement décomplexée. Avec sans aucun doute derrière, une belle stratégie de communication du Front national sur le thème « on parle aux jeunes ».

 

Quand on regarde la géographie électorale, c'est dans les bastions géographiques de l'extrême droite qu'on a des triangulaires ou des duels FN/UMP ou FN/PS : nord-est de la France et surtout sud-est, dans les Alpes-Maritimes, le Vaucluse, le Var et la région PACA. Il est intéressant de voir les effets de la géographie électorale. Quand on regarde vers le sud-ouest, on voit que l'on va vers des duels. Quand le Front national a pu se maintenir au deuxième tour dans un contexte de duel, on est plus sur des duels FN/gauche et dans le sud-est côté Alpes-Maritimes, Var, Gard, Vaucluse, on est plus sur des triangulaires ou des duels FN/UMP. Les projections donnent au FN de 0 à 3 députés. Donc admettons que ce soit 0, je crois que de toute manière le Front national, sur l'ensemble de la séquence présidentielle et législatives, est un peu ce que j'ai appelé « le vainqueur caché » de l'élection. La gauche est bien sûr le vainqueur officiel mais il y a un vainqueur caché : Marine Le Pen avec un exploit personnel à Hénin-Beaumont. Elle crédibilise son rôle de chef du Front national. Rappelons qu'elle s'est beaucoup bataillée pour en être la présidente. Lorsque que Bruno Gollnisch lui contestait le leadership, il le faisait sur son côté « créature des médias ». Là, sur l'ensemble de la séquence, elle a renforcé et crédibilisé son rôle. Elle est assez jeune donc l'UMP n'en a pas fini avec elle. Quel que soit le nombre de députés et même si c'est zéro, elle est le vainqueur caché parce qu'elle impose à l'UMP de se poser des questions sur son rapport au FN. Si jamais elle n'a pas beaucoup d'élus, elle criera au scandale démocratique. François Hollande, ayant emboîté le pas de Nicolas Sarkozy pendant la campagne sur l'introduction d'une dose de proportionnelle, sera obligé de passer aux actes. On peut d'ores et déjà prédire que le FN aura des députés en 2017 si cette dose de proportionnelle est introduite. Restera à voir de quelle dose et de quelle proportionnelle il s'agit et cela peut avoir un fort impact. Sauf si François Hollande dit que les enjeux sont ailleurs pour la France. Il s'est déclaré pour l'introduction d'une dose de proportionnelle, les Verts y sont favorables ainsi que tous les scrutins et le Front de gauche. Ça va être difficile de ne rien faire.

Le centre est en miettes : comment et autour de qui reconstruire un centre pour qu'il soit pivot ? François Bayrou est-il toujours l'homme de la situation ?

On ne sait jamais parce que comme on dit, en politique, on n'est jamais mort. Donc ceux qui enterrent François Bayrou sont un peu rapides. Il est clair qu'il joue sa survie politique. S'il perd dimanche prochain, cela sera très dur pour lui et aussi pour le MoDem qui n'est à même pas 2% en moyenne nationale. Le choix personnel que François Bayrou a fait pour le second tour de la présidentielle peut lui compliquer terriblement la tâche dans sa stratégie de reconquête après 2012. Il voudra bien sûr faire valoir sa bonne foi en disant « j'ai cru de bonne foi au programme économique de F. Hollande». La question de la dette publique va jouer ici un rôle considérable : si les comptes publics ne se redressent pas, François Bayrou qui en avait fait son cheval de bataille aura du mal à justifier son choix personnel en faveur de F. Hollande. Si la crise européenne s'amplifie, si la crise des dettes se prolonge en pire, il pourra toujours revenir vers ce thème central chez lui et essayer de faire valoir l'antériorité de ses positions sur la question. Cela sera certainement sa stratégie, mais sera-t-elle crédible ? Faire renaître une UDF à l'ancienne est un peu un vœu pieu, en tout cas dans le cadre des institutions de la Ve République. Ca été possible sous la présidence de Giscard qui est le fondateur de l'UDF.

 

Nous ne sommes plus dans ce contexte où Giscard représentait une modernisation de la Ve République qui en passait, selon l'ancien Président, par « la France gouvernée au centre ». Ces grands thèmes ont été progressivement incorporés par la famille gaulliste et néo-gaulliste. À l'époque, cette famille n'est pas autant pro-européenne. Quand l'UDF est créée, c'est à peu près dans la même période que l'appel de Cochin de Jacques Chirac. Ce qui faisait une des particularités de l'UDF, c'est son côté très européen : Giscard, sa relation avec la chancelier allemand Helmut Schmidt, sa vision de la réconciliation franco-allemande. Mais on n'est plus dans la même époque. Donc, ressusciter une UDF est une tâche extrêmement difficile. D'autant qu'on voit s'affirmer – on l'avait déjà vu en 2007 – la logique bipolaire. Si on prend François Hollande et Nicolas Sarkozy, ils ramassent au premier tour 55-56% des votes à tous les deux. Deux candidats sur dix ont ramassé plus de la moitié des suffrages exprimés. En 2007, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ramassent 57%. Il y a quand même une logique forte à travers un système multi-partisan, une logique bipolaire extrêmement forte. C'est presque une forme de bipartisme à la française que mes collègues de Sciences Po Gérard Grunberg et Florence Haegel ont particulièrement bien analysé : il y a deux pôle avec de petits partis autour d'eux et le FN qui impose dans les premiers tours une troisième dimension.

Après l'échec de la campagne d'Eva Joly, quel avenir pour les Verts ?

Le score dans ces législatives pour les Verts n'est pas non plus très impressionnant. La stratégie de Daniel Cohn-Bendit c'était : pas de candidat à la présidentielle, et négocier un accord de gouvernement avec le PS et obtenir encore plus de députés et des éléments importants du programme Vert dans le programme socialiste. En contrepartie, pas de candidat. Les Verts ont un rapport difficile avec l'élection présidentielle. Ils ne peuvent pas ne pas en être. C'est ce qu'ils expriment en disant que ça leur permet de populariser leurs thèmes, de montrer qu'ils existent. Mais en même temps, c'est une élection qui n'est pas la plus naturelle pour eux. Dans la culture politique des Verts, il y a un turn-over des responsabilités et pas de leadership. Le fort pouvoir présidentiel instauré par les institutions de la Ve République n'est pas au cœur de leur conception de la gouvernance qu'il faudrait à la France.

 

Il y a néanmoins un vrai enjeu pour les Europe Ecologie Les Verts dans sa participation au gouvernement : montrer à la fin de la législature que grâce aux ministres Verts, il y a eu des avancées. Le problème, c'est aussi leur position au gouvernement. Cécile Duflot s'occupe du logement et l'autre Vert, Pascal Canfin est ministre chargé du Développement. Cela va être un vrai challenge pour eux de montrer qu'ils développent, dans leurs actions de ministres, des choix inspirés par le programme des Verts. La meilleure stratégie pour les Verts serait de se servir de cette entrée au gouvernement, d'avoir des députés pour consolider leur pouvoir local : avoir davantage de maires Verts, d'élus régionaux Verts et d'investir progressivement par la dimension territoriale.

Le score du premier tour est-il un succès ou un échec pour le PS ? Y a-t-il une vague rose ?

Non, mais on est dans un succès clair. Le Parti socialiste remporte ce premier tour même s'il est au coude à coude avec l'UMP. Le PS se dirige vers une majorité absolue ou relative. La gauche va sans doute manquer la majorité de révision qui lui permettrait d'avoir les trois cinquièmes des députes et des sénateurs. Donc, peut-être exit le vote des étrangers ? Si le PS n'obtient pas plus, malgré son bon score, c'est aussi qu'il a réservé des circonscriptions à ses alliés. Donc c'est quand même une très bonne élection pour le Parti socialiste sans compter que la plupart des ministres vont être élus à l'exception d'un ou deux. On est dans une bonne séquence pour le PS.

 

Et c'est une drôle de situation : le PS en nombre de voix fait jeu égal avec l'UMP mais il va avoir une majorité absolue ou relative des sièges de députés. L'UMP est dans cette situation d'entre deux et ne vit pas non plus une défaite si écrasante, même si c'est son plus mauvais score à une élection législative sous la Ve République. Donc, on est dans une élection un peu en trompe-l'œil mais le pouvoir exécutif a réussi son opération. Jean-Marc Ayrault disait qu'il fallait donner une majorité « stable et cohérente » au président de la République et ce sera le cas.

 

Au final, il s'agira pour le PS de savoir gérer cette situation politique relativement inédite qu'est le fait de disposer de tous les leviers du pouvoir. Les popularités du Président et du premier ministre échapperont-elles à la loi implacable de l'impopularité qui a touché tous leurs prédecesseurs ?

 

Propos recueilis par Esther Trousset

Analyses TNS Sofres

Carine Marcé
Directrice associée du dpt Stratégies d'opinion
 
Emmanuel Rivière
Directeur du dpt Stratégies d'opinion
 
Guénaëlle Gault
Directrice du dpt Stratégies d'opinion
 
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