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Interview de
Caroline Fourest
Journaliste & Essayiste
5 juin 2012 - Caroline Fourest, journaliste et auteure avec Fiammetta Venner de « Marine Le Pen », détaille l'évolution de l'image du Front national, met en évidence les enjeux relatifs aux législatives et la différence qui existe avec les autres pays européens.
 

« Il y a un vrai effet Marine Le Pen et notamment chez les jeunes »

 

Qu'est-ce qui différencie le FN de Jean-Marie Le Pen et celui de Marine Le Pen : les personnalités ? Le programme ? L'influence ? Une différence chez les militants ?

Au niveau de l'état-major, ce qui différencie les deux leaders, c'est une différence de génération. Marine Le Pen est née en 1968 et par définition, n'a pas les mêmes obsessions que son père, ni sur la guerre d'Algérie, ni sur la Seconde Guerre mondiale. Ceci dit, si Jean-Marie Le Pen était né en 1968, il ferait exactement ce que fait Marine Le Pen. Il s'orienterait sur les thèmes de la crise économique, de l'après 11 septembre et il tracerait la même ligne que trace aujourd'hui Marine Le Pen. C'est une ligne de mélange entre des positions protectionnistes, souverainistes, anti-européennes et le fait de jouer également sur la peur de la mondialisation avec les questions identitaires, réaffirmer une ligne plutôt républicaine et même parfois prétendre qu'on est dans la laïcité alors qu'en réalité, on veut réaffirmer l'identité de la France. C'est jouer avec la peur de la mondialisation ou de la crise bien réelle du multiculturalisme.

 

La différence c'est que Jean-Marie Le Pen était plus doué, en tout cas plus enclin à ménager toutes les tendances : des intégristes catholiques aux païens adeptes des cérémonies de la lune en passant par les nationalistes révolutionnaires et peut-être des ultra-libéraux économiques. Marine Le Pen est centrée sur un seul courant d'idées - qui contrairement aux apparences, n'est pas le plus modéré – qui est le nationalisme révolutionnaire et qui est ce mélange de propagande apparemment gauchiste parce qu'on veut défendre les intérêts du modèle national face à la mondialisation mais on prétend le faire de façon sociale. Et en même temps, on est toujours dans la lignée de l'extrême droite : identitaire, obsédée par la perte d'identité. On en retrouve beaucoup chez les gens proches des nationalistes révolutionnaires dans les extrêmes les plus turbulents que tolère Marine Le Pen. Et à côté de cela, son autre garde rapprochée correspond plutôt des gens avec qui elle a des liens affectifs, des amis, des gens comme Gilbert Collard qui a joué un rôle au moment du divorce entre Pierrette et Jean-Marie Le Pen. Ce sont des gens qui restent imbibés dans les idées de base du Front National. Pas pour Gilbert Collard mais pour Marine Le Pen et son entourage proche, certainement plus désireux d'avoir des postes, des mandats, de faire tourner la boutique d'en vivre le plus longtemps possible. On va dire qu'ils sont davantage prêts à arrondir les angles. Forcément, cette nouvelle ligne attire des militants qui ont toujours pour point de ralliement le fait de pouvoir se défouler, d'avoir une sensibilité où on parle exclusivement des Arabes et musulmans mais où on doit quand même faire attention à être un peu plus présentables et ce, notamment sur la question de l'antisémitisme ou du négationnisme.

Y-a-t-il des changements (sociologiques, géographiques...) d'un point de vue électoral ?

Je ne suis pas une spécialiste des cartes électorales mais ce qui est visible c'est que c'est à l'Est que le Front national marque des points, ainsi qu'au Sud et au Nord.

 

Au Sud et particulièrement au Sud-Est parce qu'on retrouve une clientèle traditionnelle du Front national, dans des zones où il y a beaucoup de rapatriés, où il y a un ressenti anti-maghrébin qui perdure et où la perte d'identité est un leitmotiv du tissu local et municipal. On trouve aussi beaucoup d'élus locaux prêts probablement à franchir le rubicon et à se rapprocher du Front national. Certains comme la maire d'Aix-en-Provence, Maryse Joissains, ne sont plus dissociables de l'actuel Front national et tiennent les mêmes propos. Elle annule des expositions sur Albert Camus, sur l'Algérie et tient des propos extrêmement doucereux pour le Front national. De ce fait, on ne voit plus bien la nuance.

 

Il y a l'Alsace et la Moselle. C'est un bastion assez traditionnel mais qui est plutôt lié à une culture de droite classique et traditionnelle, là aussi attaché à une certaine vision régionale mais qui peut se confondre avec le projet du Front national.

 

Et il y a le Nord. C'est peut-être là que Marine Le Pen ouvre le plus de territoires par rapport à son père. Il était ancré dans le Sud-Est et elle a choisi d'aller sur les terres du Nord et notamment à Hénin-Beaumont, terre minière, frappée par la mondialisation et les délocalisations qu'elle a repéré par le biais d'un des fils Darchicourt c'est-à-dire la famille qui a régné au nom du Parti socialiste pendant tant d'années et qui a fait tant de mal à cette ville. L'un des fils, en rivalité avec son frère pour prendre la succession de Pierre Darchicourt, a très vite compris que c'était une terre idéale pour le Front national. Il est allé les chercher, il les a fait venir. Et c'est une terre idéale pour le Front national parce qu'on a une gauche socialiste totalement discréditée par des figures affairistes, claniques et limite mafieuses qu'on a laissé prospérer. Ce n'est pas un électorat qui est obsédé par la question des immigrés mais qui est très préoccupé par les questions sociales, par la question de la mondialisation et qui pourrait donc voter à gauche ou voter pour un Front national qui ferait croire qu'il est vraiment un rempart contre la mondialisation. Mais il y a un obstacle : l'arrivée de Jean-Luc Mélenchon. Il a des chances de contrarier le siège de Marine Le Pen aux législatives.

Est-ce qu'il y a un effet Marine Le Pen ?

Il y a incontestablement un effet Marine Le Pen même si on a travaillé pour rappeler que certains membres pouvaient cacher des aspects de coulisse peu en lien avec la dédiabolisation voulue. Marine Le Pen a clairement attiré au Front national de nombreux jeunes et une nouvelle clientèle qui n'aurait jamais passé le cap sous son père. Ils n'auraient jamais osé parce que certains auraient été trop choqués par des propos sur la Shoah et d'autres trouvaient que Jean-Marie Le Pen était trop en but à l'adversité. C'était trop dangereux pour eux de s'afficher aux côtés du Front national.

 

Pour Marine Le Pen c'est différent. Les journalistes lui parlent bien. Elle est reçue, plus institutionnalisée, plus médiatisée et moins sulfureuse. Donc, certains prennent moins de risques à s'afficher auprès du Rassemblement bleu marine qu'au sein du Front national. Donc, il y a un vrai effet Marine Le Pen et notamment chez les jeunes.

Le nom de Rassemblement bleu marine amène-t-il une image plus lisse ?

Oui mais qui n'est pas forcément l'annonce d'un changement de nom de parti. Je crois qu'il y aura une discussion après les législatives. Elle sera houleuse parce qu'il ne faut pas oublier que Bruno Gollnisch et ses amis représentent toujours 30% du parti. Tant que Jean-Marie Le Pen est là, il veillera à ce que ce changement de nom n'ait pas lieu. Et même Marine Le Pen prendrait un risque purement juridique et financier parce qu'elle est l'héritière d'un nom. Sa légitimité vient d'une dynastie politique et à partir du moment où elle change le nom - certes elle devient fondatrice, elle prend vraiment la place du père et comme c'est son modèle, elle peut être tentée de le faire – mais ce n'est pas sûr que le relationnel suive. Parce qu'à partir du moment où elle prend le nom et fonde quelque chose, il n'y a vraiment plus de place pour tout un tas de courants qui continuent d'être au Front national. C'est à suivre mais le Rassemblement bleu marine est à la fois un premier ballon d'essai et une façon de faciliter le passage à l'acte d'un certain nombre de jeunes candidats ou de candidats jusqu'ici sympathisants du Front national mais qui avaient trop peur de s'afficher avec cette étiquette.

Est-ce que cette dédiabolisation, ce changement d'image explique les résultats des candidats FN depuis 2007 à l'élection présidentielle ?

C'est dû à deux choses. C'est d'un côté la droitisation du discours voulu par l'UMP pour chasser sur les terres du FN. Cette droitisation a eu comme contrepartie de déverrouiller un certain nombre de tabous, de codes sémantiques, d'ouvrir la porte et légitimer les raccourcis et les amalgames du Front national, donc faire céder le barrage et la digue.

 

De l'autre côté, le Front national a fait un pas « vers plus de modération », vers un discours plus social, a abandonné certaines vieilles lunes, a fait semblant d'enfourcher des chevaux de bataille qui étaient plus tendance. Avant, le Front national prenait le contre-pied de ce qui était l'atmosphère du pays. Avec Marine Le Pen, le Front national enfourche des chevaux de bataille qui sont portés par d'autres et qui sont au contraire, très porteurs. Elle ne prend pas beaucoup de risque. Quand elle parle de laïcité, d'autres se sont battus avant elle. Le Front national a toujours combattu la laïcité mais comme c'est passé à l'Islam, elle peut faire croire qu'ils en ont parlé depuis longtemps. Mais le protectionnisme et la laïcité sont des thèmes qui ne sont pas du tout à rebours de l'air du temps. Forcément, ça lui réussit plutôt bien.

Est-ce qu'on pourrait retrouver la dynamique présidentielle de Marine Le Pen pendant les législatives ?

Dans une moindre mesure. Il y a une dynamique mais je pense qu'elle sera très différente selon les régions selon les profils : dissidents UMP, deux candidats UMP ou dissidents FN, comme en Moselle où Florian Philippot a été parachuté et où le candidat FN local se maintient. Donc ce sera difficile à décrypter parce que ce sera, à mon avis, très disparate. Et traditionnellement – je pense que c'est toujours vrai – le Front national fait toujours beaucoup plus à la présidentielle qu'aux législatives et je pense qu'ils vont garder une assez bonne dynamique pour les législatives. Surtout que pour cette élection il y a l'effet gouvernement qui se met en place, une envie de confirmer le vote à la présidentielle qui va jouer, mais il y aura des régions où les candidats FN feront des scores probablement très élevés.

Quels objectifs pour Marine Le Pen face à Jean-Luc Mélenchon à Henin-Beaumont ? Et face au candidat PS, Philippe Kemel ?

Hénin-Beaumont, c'est la revanche de la présidentielle sauf qu'elle se passe sur un territoire qui attendait une offre politique du type Front de gauche. Le duel ne va pas se passer de la même manière qu'au niveau national. Marine Le Pen a défraîchit cette terre bien avant Jean-Luc Mélenchon mais elle ne passe pas non plus tout son temps à Hénin-Beaumont. Elle passe aussi sa vie sur les plateaux de télé à Paris. L'argument du parachutage ne va pas être si facile à utiliser d'autant que le Front national parachute lui-même certains candidats comme Florian Phillippot en Moselle. On verra mais c'est certain qu'elle misait beaucoup sur Hénin-Beaumont et la circonscription pour obtenir un siège à l'Assemblée nationale et pouvoir asseoir sa crédibilité en tant qu'opposante à l'intérieur du système parlementaire. C'est un très mauvais tour que lui jouera Jean-Luc Mélenchon s'il la prive de ce siège.

 

Jean-Luc Mélenchon ne sait peut-être pas parler à certaines classes populaires du Sud. Mais c'est parce que la dimension xénophobe est tellement importante, qu'il ne veut pas aller sur ce terrain, qu'il reste inaudible. Mais c'est sur des terres du Nord qui sont plus sensibles à l'aspect social et protectionniste que le discours aura sans doute plus d'écho.

À partir de quel seuil peut-on parler de réussite pour le FN aux législatives ?

Si les candidats faisaient 16% en moyenne, ce serait une réussite. Ce serait deux points de moins qu'à la présidentielle. Évidemment, elle aura beaucoup moins d'élus. Au-delà de dix élus, ce serait un vrai coup de tonnerre.

C'est à ce moment-là qu'on pourra parler des possibles ralliements ? Et notamment avec l'UMP ?

Oui mais ce sera plus pour les municipales et les régionales. En fonction du score, si le Front national fait 25% dans certains villes - ce qui n'est pas impossible - on ne voit pas comment un maire de droite, conseiller régional de droite peut espérer se passer de cet électorat aux prochaines élections.

Marine Le Pen souhaite « une grande recomposition de la droite » : comment peut-elle peser sur l'UMP et à partir de quel objectif ?

Son objectif est de profiter que l'UMP soit privé de son leader naturel, Nicolas Sarkozy. Si elle veut certains élus locaux au point de créer un débat très diviseur au sein de la droite, la question sera : est-ce qu'il faut faire des alliances ou pas ?

 

Ensuite, ce sera certainement efficace pour paralyser la droite et l'écarteler. C'est là que le débat pèsera. Pas forcément aux législatives mais peut-être entre les deux tours des législatives et encore plus aux élections régionales et municipales. Il y a quand même une équation qui est insoluble pour elle. On ne peut pas dire qu'on n'est ni de droite ni de gauche et vouloir être le parti qui recompose la droite.

 

À l'UMP, il y a certainement chez les élus locaux des gens qui veulent être réélus et donc faire alliance. Mais il y a au sein de l'état-major, des élus nationaux qui ont tout à fait conscience que se mettre à la merci du Front national, c'est tuer la droite classique et républicaine. Ils sont quand même très loin d'avoir intérêt à le faire.

Quelle est la situation de la France par rapport aux autres pays européens ?

L'image du Front national était très diabolisée du temps où l'extrême droite n'avait pas le même vent en poupe en Europe qu'aujourd'hui. Ça l'a beaucoup handicapé, par exemple, pour tisser des ponts et créer des liens avec des partis populistes montants qui eux sont très hauts dans certains pays, comme en Suisse ou aux Pays-Bas, et qui peuvent soit gouverner, soit siéger dans des commissions qui gouvernent. Et en même temps, cet ancrage ancien, cette opération de dédiabolisation réussie permet au FN d'être beaucoup plus enviable qu'un parti néo-nazi comme Aube Dorée en Grèce. Ce qui est certain, c'est que l'Europe ne va pas s'arrêter du jour au lendemain. Loin de là. Nous n'en sommes qu'au début et plus elle traverse la tempête qu'elle connaît, plus les partis populistes, protectionnistes, nationalistes et xénophobes ont des chances d'avoir le vent en poupe.

 

Partout en Europe où il y a la peur de la mondialisation d'un côté et du multiculturalisme mal géré de l'autre, les partis identitaires montent.

La crise peut-elle amplifier ce phénomène ?

Ce qui la retient un peu plus malgré son opération de dédiabolisation, c'est que ces partis ont le vent en poupe dans des systèmes électoraux portant à faire des coalitions avec scrutins très proportionnels. Ce n'est pas encore le cas en France mais ça va peut-être l'être bientôt. Ce qui la bloque aussi, c'est que beaucoup de ces partis ont profité du fait que la gauche dans certains pays – je pense aux Pays-bas ou à la Suisse – ont été extrêmement naïfs sur les questions d'intégrisme et donc très peu enclins à défendre la laïcité et le droit des femmes face à l'intégrisme. Ça a énormément nourri le populisme.

 

Alors qu'en France, même si Marine Le Pen essaie de faire croire le contraire, il existe une gauche républicaine laïque qui n'a absolument pas transigé sur ces questions et ça, ça la contient.

 

Propos recueilis par Esther Trousset

Analyses TNS Sofres

Carine Marcé
Directrice associée du dpt Stratégies d'opinion
 
Emmanuel Rivière
Directeur du dpt Stratégies d'opinion
 
Guénaëlle Gault
Directrice du dpt Stratégies d'opinion
 
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