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Interview de
Vincent Tiberj
Sociologue et chercheur à Sciences-Po et au Centre d'études européennes
31 mai 2012 - Vincent Tiberj, sociologue et chercheur à Sciences-Po et au Centre d'études européennes, met en évidence les enjeux de l'extrême gauche à la suite de l'élection présidentielle et fait le point sur les objectifs des partis qui la composent.
 

« Le Front de gauche est dans une logique de désistement républicain »

 

Le Front de gauche c'est quoi ? Quelles sont les forces qui composent ce parti ?

Peu de gens en sont conscients mais le Front de Gauche est essentiellement une confédération d'un certain nombre de partis. On connaît les deux principaux qui sont le Parti communiste et le Parti de gauche fondé par Jean-Luc Mélenchon après sa démission du Parti socialiste. Ensuite, il y a d'autres petites organisations qui ne comptent pas pour grande chose, excepté pour leurs leaders comme Clémentine Autain par exemple. Il n'empêche que le Front de gauche, d'un point de vue de leadership, c'est Jean-Luc Mélenchon et d'un point de vue de force militante, ça reste le Parti communiste français.

Qu'est-ce qui différencie le Front de gauche des autres partis d'extrême gauche ?

Ce qui est très compliqué, c'est qu'on est finalement dans une situation typiquement française. Depuis 2002, on a eu environ trois candidats trotskystes par élection, excepté en 2012 où nous n'en avons eu que deux. L'existence de ces différents partis, de ces différentes alternatives tient plus à l'histoire du mouvement de l'extrême gauche en France qu'à un réel clivage. Lutte ouvrière : c'est une école trotskyste ; la LCR, la Ligue communiste révolutionnaire, c'est une autre école trotskyste. À l'époque, c'était assez facile à comprendre : d'un côté, on avait une Lutte ouvrière qui se proclamait communiste et qui se voyait comme un parti d'avant-garde du prolétariat organisé de manière presque clandestine quand de l'autre, on avait une sphère beaucoup plus ouverte.

 

Tout cela tient à une reconfiguration à la gauche de la gauche en général. Il fut un temps où il y avait un parti - le PCF - premier parti de France. Il pouvait obtenir jusqu'à 20% des voix alors qu'en 2007, il a eu du mal à dépasser les 2%. Tout cela part de la déliquescence du Parti communiste et d'une déliquescence qui s'est approfondie pendant la période 1981-1989. D'une part, le programme commun a été une manière pour le Parti socialiste de vampiriser le premier parti de France. D'autre part, ça a été une manière de décrédibiliser petit à petit l'alternative que pouvait être le Parti communiste. Cette décrédibilisation est due à la stratégie de François Mitterrand, à la participation des communistes au gouvernement, mais également aux évènements qui ont frappé le bloc de l'Est à l'époque. La déliquescence, de ce point de vue, a commencé avec l'invasion de l'Afghanistan et le soutien de cette invasion par Georges Marchais et s'est achevée en 1989 avec la chute du mur de Berlin. Donc, la gauche de la gauche était orpheline d'une structure capable de porter la voix d'une gauche radicale.

 

Après la chute du mur de Berlin, on se retrouve dans la recherche d'une autre manière de fédérer tous ces mouvements, qui tient notamment au fait de penser la radicalité tout en évitant le communisme. On voit bien que Arlette Laguiller a eu un vrai succès d'estime en 1995 parce qu'il y avait une forme de nostalgie d'une gauche radicale. Et Arlette Laguiller, de par sa continuité, par une certaine humanité, par une chanson de Souchon, par les Guignols de l'info, est devenue le symbole d'une gauche qui ne voulait pas mourir. Les gens ne votaient pas pour elle parce qu'ils étaient trotskystes – quand on atteint les 5% ce n'est pas pour cela – mais votaient pour elle dans ce qu'on appelait un vote d'influence à l'égard du PS, c'est-à-dire « on veut une gauche de gauche ».

 

C'est cela qui est très compliqué. Il y a la gauche de la gauche aux urnes, mais il y a surtout et essentiellement la gauche mouvementiste. Cette nouvelle manière de militer à gauche, autour de la table, autour des mouvements naissants, autour de l'alter-mondialisme, devient une espèce de galaxie. Et en parlant de galaxie, cela signifie que l'alter-mondialisme n'est pas un mouvement mais une pluralité de mouvements avec une multitude d'associations. Les militants sont dans plusieurs associations alter-mondialistes et passent de l'une à l'autre. C'est une volonté de militer différemment, de faire exister une gauche différente.

 

Arrive l'épisode de 2002 avec Olivier Besancenot qui – et c'est le côté fascinant de l'histoire – deux mois avant la présidentielle et même deux mois avant le 21 avril, n'existe pas. Il a réussi à percer et à faire jeu quasi-égal avec Arlette Laguiller parce qu'il incarne une autre forme de radicalité qui est une radicalité à gauche. D'une certaine manière, il va ringardiser Arlette Laguiller et va prendre le pas sur elle, et ce notamment après le 21 avril. Il incarne la LCR qui se veut être justement une chapelle trotskyste et qui essaie d'être en adéquation avec les nouveaux mouvements sociaux - à la différence de LO qui reste un parti très ouvrialiste, très accès sur le marxisme, la défense des travailleurs, donc avec une grille de lecture très particulière. La LCR a certes cette composante mais est également capable de prendre fait et cause pour les sans-papiers, pour l'écologie ou le mouvement anti-nucléaire. On a déjà une vraie différence idéologique sur la manière d'être dans les mouvements sociaux. Olivier Besancenot en profite et notamment parce qu'il incarne une relève. Il est le premier candidat depuis longtemps avec Arlette Laguiller à avoir un boulot en dehors de la politique. Il a moins de 35 ans au moment où il se présente. Il fait partie de cette génération qui a suivi des études supérieures mais qui se retrouve facteur. Il ringardise un peu tout le monde.

Il incarne le changement au niveau des classes populaires et moyennes ?

C'est le côté intéressant. Olivier Besancenot fait ses meilleurs scores dans sa corde de naissance, chez les gens qui lui ressemblent : même niveau d'études, même année de naissance et même difficulté à trouver un emploi. Olivier Besancenot sait ce que c'est que d'essayer de trouver un emploi dans une société où la précarisation, y compris chez les diplômés, est de plus en plus forte. Qu'un licencié d'Histoire se retrouve facteur, ça signifie quelque chose. Et il y a un discours qui n'était pas porté par les autres partis. Ça va être la période, notamment après le 21 avril, où la LCR puis le NPA vont être le fer de lance de la gauche de la gauche. Cela s'explique par le fait qu'Arlette Laguiller se bride totalement en ne voulant pas appeler à voter Jacques Chirac. A ce moment, il y a une espèce de bonnet blanc, blanc bonnet qui peut se comprendre d'un point de vue idéologique, d'un point de vue du positionnement politique et qui ne va pas passer. Pour la gauche de l'époque et notamment chez les jeunes, c'est un traumatisme particulièrement lourd. Le fait de ne pas appeler à voter pour barrer la route à Jean-Marie Le Pen est quelque chose qui a du mal à passer. À partir de là, Lutte ouvrière va s'écrouler en terme d'image et de force électorale quand la LCR va monter.

 

L'autre épisode important, c'est le référendum de 2007. On voit se fédérer une gauche du non. On y retrouve des acteurs qui seront importants en 2012 : Laurent Fabius et Jean-Luc Mélenchon vont militer aux côtés des communistes, aux côtés d'Olivier Besancenot. Toute cette gauche va se retrouver à militer pour un non de gauche. Ce sera d'autant plus important que ce non de gauche a l'impression de ne pas avoir été entendu, notamment après la ratification du traité de Lisbonne par le Parlement. Il y a une forme de confiscation de cet électorat. Et il faut bien voir que c'est un électorat particulier. Le non de droite est un non souverainiste, anti-européen. Le non de gauche est un non qui prend ses racines dans cette espèce de dépassement de la nation au sens fermé. Ce n'est pas un non qui s'ancre dans « on est contre le projet européen ». C'est un non qui s'ancre dans « on veut une autre Europe ». Ce sont tous les éléments fondateurs.

 

2012, c'est la surprise parce qu'on attendait plutôt une confirmation de la domination du NPA à la gauche de la gauche. On ne s'attendait pas à ce que Jean-Luc Mélenchon dépasse les 10%. C'est le vrai étonnement de 2012 : Jean-Luc Mélenchon est le premier candidat à la gauche du PS à dépasser les 10% depuis Georges Marchais. Ça a tendance à être oublié dans les histoires de report des voix mais on n'avait jamais vu ça. On avait vu en 2002, une extrême gauche qui était capable de cumuler pour atteindre les 10% mais c'était avec trois noms différents. Ce n'est plus la même histoire avec 11%. 11% seul, c'est vraiment quelque chose de particulier. Il s'est passé quelque chose. D'autant plus qu'il y a un an, on ne le voyait pas arriver.

Quelle est la différence entre le Front de gauche et le PS ?

Je ne peux pas répondre d'un point de vue purement idéologique mais plutôt en termes sociologiques et notamment par rapport à l'électorat. La réponse est qu'il n'y a pas de différences. Il faut bien voir qu'aujourd'hui, tous les partis - Verts, PS et les partis de la gauche de la gauche - se battent pour le même électorat. C'est ce qu'on constate quand on regarde l'histoire électorale récente entre 2007 et 2012. De 2007 jusqu'aux élections en 2009, a priori c'est le NPA qui doit devenir l'alternative à gauche avec Oliver Besancenot qui peut atteindre parfois jusqu'à 15% de vote probable, ce qui est quand même très important. Ce qui arrive en 2009 au moment des européennes, ce n'est pas une montée en puissance du NPA mais une montée en puissance des Verts. Europe Écologie-Les Verts talonne le PS à près de 16%. On voit que les Verts renouvellent l'exploit d'être au-delà des 10% et ça ne s'était pas produit depuis la fin des années 1980. Là on se dit que peut-être, Les Verts sont une alternative au PS. Le NPA était réduit à pas grand-chose, le Front de gauche vivotait à 4/5% donc loin de ce que pesait l'électorat écologiste. On le voit bien avec les négociations avec les différents partis au moment des investitures législatives où les Verts décrochent jusqu'à 60 circonscriptions gagnables quand le Front de gauche était laissé à côté.

 

On pensait que la présidentielle serait éventuellement la sanctuarisation d'un électorat écologiste fort. Ce n'est pas ce qui s'est passé et on ne s'attendait pas à une montée en puissance du Front de gauche. On est face à des électeurs qui ont voté pour le PS mais également pour d'autres partis. Donc ils vont faire leur choix en fonction de la campagne et des enjeux. Ils restent à gauche mais la gauche est devenue une espèce de segment d'offres partisanes où les électeurs de gauche vont piocher. Ce qui n'était pas le cas dans les années 1970. L'anti-communisme voulait dire quelque chose. Une partie des électeurs de gauche n'aurait jamais pu voter communiste. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Le danger pour le PS, c'est de penser qu'ils ont un électorat stable.

 

C'est la reconfiguration du rapport au vote. Aujourd'hui, le vote est conjoncturel mais il est aussi stratégique. On peut voter utile de peur que François Hollande ne soit pas au second tour mais on peut aussi voter influent. C'est voter Jean-Luc Mélenchon pour que le programme du candidat socialiste ne parte pas trop vers François Bayrou. C'est compliqué. On a une montée de l'hésitation très forte depuis 20/30 ans. On a des électeurs qui réfléchissent bien à ce qu'ils font. Ce qui veut également dire – et ça vaut pour le PS et le Front de gauche – que les électeurs du 22 avril 2012 ne seront pas forcément au rendez-vous dans un an. Ils peuvent très bien aller voter ailleurs à gauche. Le PS ne doit surtout pas penser qu'il a une forme d'hégémonie sur la gauche. Il faut qu'il se souvienne de ce qui s'est passé en 2009. Il était à deux doigts d'être dépassé.

Obtenir un groupe majoritaire à l'Assemblée nationale représente-t-il le dernier recours pour le Front de gauche de peser sur la politique du prochain quinquennat ?

Ce serait impossible. Obtenir un groupe est important parce que c'est obtenir des moyens à l'Assemblée nationale, du temps de parole, des fenêtres législatives et pouvoir proposer ses propres lois. C'est un objectif à avoir. Obtenir un groupe majoritaire c'est totalement hors des réalités. Obtenir le groupe pivot qui fait que le PS est obligé d'avoir les votes pour pouvoir voter une loi, ça c'est réaliste. Dans ce cas, on se retrouverait avec un Parti socialiste qui serait obligé de composer avec différents types de majorités comme ça s'est vu en 1988 avec Michel Rocard qui avait une majorité relative et qui parfois s'appuyait sur un groupe centriste, parfois sur les communistes.

Pendant la campagne, on a pu observer une vraie dynamique autour de Jean-Luc Mélenchon. Pourrait-on retrouver cette dynamique pour les législatives ?

C'est compliqué. C'est plus une question d'inertie maintenant au sens physique du terme. Cela signifie que la dynamique des législatives est une continuation de ce qui s'est passé pendant la présidentielle voire une diminution. Il faut bien voir que si on résonne en terme de dynamique, on a une espèce de parabole : ça grimpe jusqu'à la présidentielle et généralement, ça descend pour ceux qui n'ont pas gagné.

 

On voit bien que la structure des opportunités médiatiques n'est plus la même. L'essentiel de ce que traitent les médias tourne désormais autour de l'agenda gouvernemental, des nominations, des prises de fonction. Et c'est beaucoup plus difficile pour Jean-Luc Mélenchon d'exister avec son programme. Pour lui, l'Europe, la crise grecque et notamment les résultats de l'extrême gauche en Grèce lui permettent de continuer à exister un peu. Mais ce n'est pas lui qui dicte l'agenda à la différence de ce qu'il avait réussi à faire par exemple début mars. C'est d'autant plus vrai que l'attention des médias dédiée à la sphère politique est largement moindre aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a encore un mois. Un des effets classiques, c'est que les législatives sont devenues une élection de confirmation et pas une élection à traiter en soi. Donc, il y a une décroissance portée à la politique de la part des journalistes, de la part des grands médias mais également de la part des politiques eux-mêmes.

 

La présidentielle est l'élection importante et les législatives devient une élection secondaire. C'est ce qui explique que c'est plus dur pour Jean-Luc Mélenchon. Néanmoins, il essaie et on voit bien qu'on n'a jamais parlé autant d'Hénin-Beaumont depuis que l'on sait qu'il va y avoir un affrontement entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. Il y a même des sondages qui sont faits sur cette circonscription. C'est quelque chose qui n'a jamais été fait avant. Et qui dit sondage, dit intérêt pour la politique, intérêt pour l'affrontement donc encore pour ce que va dire et faire Jean-Luc Mélenchon. Il essaie d'exister dans ce moment un peu particulier d'entre deux élections et d'entre deux politiques. Après, l'important pour un mouvement, ce n'est pas forcément de gagner mais de durer. On verra bien dans quelle mesure, s'il est élu en juin, il sera capable ou pas de faire entendre une autre voix à l'Assemblée nationale.

 

L'avantage pour Jean-Luc Mélenchon aujourd'hui, comparé à l'année dernière, c'est que son score lui permet d'avoir des opportunités médiatiques. Il s'est passé la même chose pour Olivier Besancenot. Après 2002, il pouvait accéder aux médias sans grande difficulté parce qu'il avait un statut. On savait qu'il était plutôt populaire donc c'était aussi un bon client. Aujourd'hui, si Jean-Luc Mélenchon veut accéder à un grand média, il aura beaucoup plus de facilités qu'il y a un an et demi. Le fait d'avoir fait 11% lui permet d'être considéré comme une voix qui compte.

Est-ce que Jean-Luc Mélenchon et le Front de gauche sont les plus crédibles/légitimes pour faire face à Marine Le Pen et au FN par rapport à un candidat PS ? Localement ?

Nous sommes dans une logique très particulière qui tient des discordes politiques locales. C'est une confrontation entre le national et le local. D'abord, Jean-Luc Mélenchon a clairement joué l'idée de l'affrontement front contre front. C'est devenu l'un de ses leitmotivs, un de ses objectifs politiques : battre Marine Le Pen, reconquérir les classes populaires. Aller en découdre face à Marine Le Pen à Hénin-Beaumont, c'est la continuation de cet objectif politique. Dans ce sens, il est parfaitement cohérent.

 

Généralement, les parachutages passent mal. Il y a toujours un soupçon de manque de courage, de manque de légitimité. Et c'est totalement contradictoire. Un député est un représentant de la nation dans sa totalité et un représentant de sa circonscription. C'est toujours paradoxal et tendu sur ces questions. On se rend compte qu'en étant les deux, ils ne sont pas complètement l'un ou complètement l'autre. Donc le parachutage aurait pu être gênant. Maintenant, il faut se souvenir que si Marine Le Pen est aussi forte à Hénin-Beaumont aujourd'hui, c'est notamment parce que le PS est dans une posture hégémonique et la fédération PS du coin, ainsi qu'un certain nombre de figures locales d'Hénin-Beaumont, ont eu des comportements qu'on peut qualifier d'un peu tendancieux vis-à-vis de la probité. On a quand même un maire qui est condamné. Comme c'est une municipalité de gauche, c'est dur de passer à l'extrême droite mais on voit bien que c'est quand même une tentation.

 

Jean-Luc Mélenchon profite de sa notoriété nationale mais aussi du fait que le PS est en perte de vitesse. Et quand un parti est dominant trop longtemps dans un endroit, il a tendance à avoir des petits arrangements avec l'expression publique, les libertés démocratiques. Et cela se retrouve par exemple à Puteaux, à Hénin-Beaumont et dans de nombreuses autres communes.

Et au niveau national ?

Au niveau national, on est entre l'injonction politique et le pragmatisme. Globalement, le Front de gauche - parce que c'est le PC et les circonscriptions PC - a quand même de très grandes chances d'avoir son groupe. Il a même plus de chances d'avoir son groupe que les Verts puisqu'en ce moment, il semblerait qu'un certain nombre de dissidents PS se présentent un peu partout dans les circonscriptions qui étaient réservé aux Verts. On ne sait pas jusqu'à quel point les candidats écologistes vont réussir à passer en tête du premier tour et pouvoir éventuellement gagner. Il faut bien voir qu'aujourd'hui, le Front de gauche peut être paradoxalement en meilleure posture que les Verts. C'est aussi parce que les scores des uns et des autres ne sont pas les mêmes. On peut se demander dans quelle mesure les électeurs de gauche ne seront pas dans une logique de rééquilibrage interne à la gauche. Une partie de l'électorat de François Hollande est un électorat qui avait peur d'un éventuel 21 avril. C'est un électorat qui a joué utile à la présidentielle mais qui peut très bien se faire un peu plus plaisir pour les législatives. Ça vaut en faveur des écologistes qu'en faveur du Front de gauche.

 

Mais le Front de gauche ne sera probablement pas majoritaire. Ça se confirme dans les différents sondages nationaux. Il risque d'y avoir un groupe mais est-ce que ce groupe sera nécessaire pour gouverner ? Le vrai enjeu pour les équilibres à gauche, ce sera de savoir si le PS peut avoir une majorité législative à l'Assemblée nationale seul ou sera obligé de composer avec les autres partis de la gauche. Plus il sera obligé de composer avec des alliés de la gauche, plus le Front de gauche pourra peser. Si on écoute Jean-Luc Mélenchon, on comprend bien que le coup qui compte, c'est celui d'après. Et celui d'après, c'est incarner une alternative au sein de la gauche.

Éric Coquerel, le conseiller de Jean-Luc Mélenchon avait dit qu' « il n'y a pas eu de véritables discussions engagées avec le PS pour les législatives, nous en sommes restés à des échanges téléphoniques et le déplorons » : est-ce que cela peut empêcher le Front de gauche d'avoir de bons scores aux législatives ?

Il y a une chose très importante pour une coalition de partis comme le Front de gauche : il ne faut pas oublier que chaque voix reçue aux législatives compte pour le financement. C'est une forme de stratégie d'autonomie.

 

Et se compter au premier tour, ce sont des équilibres au niveau local pour les élections qui suivent. Ça va jouer aussi. Si les candidats du Front de gauche font des bons scores - qui sont certes derrière le PS mais à plus de 10% - il y aura des places pour les municipales en 2014.

 

Et contrairement à ce que disent certains de l'UMP, la différence majeure entre le Front national et le Front de gauche, c'est que le Front de gauche est dans une logique de désistement républicain. Généralement, ça se fait automatiquement. C'est sans heurts et les candidats de gauche se désistent en faveur du premier candidat de gauche arrivé en tête.

La planification écologique est-elle une stratégie du Front de gauche par rapport au rapprochement des Verts et du PS ?

C'est plutôt stratégique vis-à-vis des évolutions de l'électorat de gauche. Le PC a eu beaucoup de mal à intégrer les nouvelles problématiques de la gauche. C'était aussi le cas de Lutte ouvrière notamment parce qu'ils restaient accrochés à la logique plus ou moins marxiste de l'analyse de la société. Ce qui compte ce sont les enjeux de pouvoir d'achat, de chômage, de précarité… Ce sont clairement des enjeux importants mais il y a également d'autres enjeux. Ce qui a notamment suscité le succès des Verts mais aussi celui du NPA, c'était ce qu'on appelle les enjeux culturels, autour de l'environnement, de l'homosexualité, de l'euthanasie… Il y a toute cette gauche culturelle qui est extrêmement importante et qui pèse de plus en plus dans les urnes. Et donc, la planification écologique, c'est, d'une certaine manière, l'adaptation du Front de gauche, du PC et du Parti de gauche, à l'environnement et aux questions environnementales.

 

C'est une manière d'être beaucoup plus syncrétiste d'un point de vue biologique : essayer de développer un corpus d'idées qui soient à la fois de la vieille gauche et de la nouvelle gauche. Également, quand on regarde de près, les Verts essaient eux aussi de développer tout un discours sur les enjeux de l'ancienne gauche. Par exemple, « l'environnement, c'est créateur d'emplois, c'est créateur de restructuration industrielle donc c'est créateur d'une nouvelle économie ». Ce qui se joue aussi, c'est l'alternative face au PS au sein de la gauche. Pour l'instant, les Verts perdent mais n'oublions pas qu'entre 2009 et 2011, c'était les Verts qui gagnaient. Et le Front de gauche était largement derrière. Accessoirement, on a tendance à l'oublier mais les électeurs d'EELV peuvent très bien devenir des électeurs du Front de gauche et inversement.

Comment le Parti communiste peut-il recapitaliser sur le Front de gauche pour se renforcer ?

Le problème, c'est que pour le moment, il n'est pas vraiment dans une logique de renforcement. Théoriquement, la centrale communiste avait décidé de laisser Jean-Luc Mélenchon se présenter à la présidentielle et elle devait capitaliser sur les législatives. Jean-Luc Mélenchon avait le droit d'aller concourir et de s'amuser mais les investitures aux législatives étaient pour le PC. C'est une manière pour eux, en utilisant le paravent ou l'étiquette Front de gauche, de rebondir aux législatives. Aujourd'hui, il faut quand même se dire que ça ne fonctionne plus de cette manière.

 

Quand on regarde l'enquête Trielec TNS Sofres et que l'on on prend ces enquêtes qui courent de juillet à mars, on a environ entre 1,5 et 2% des gens qui se disent aujourd'hui proches du Parti communiste. Ce qui est vraiment fascinant, c'est qu'en juillet 2011, on avait 3,5% des gens qui étaient proches du Parti de gauche. C'est un effet d'entraînement. Les gens se disent proches du Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon. Mais n'empêche qu'on se retrouve avec 2% pour les communistes, 10% pour le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon. Ça veut dire quelque chose d'extrêmement important : aujourd'hui, le parti dans l'électorat, ce n'est plus le Parti communiste mais c'est le Parti de gauche. Quand les gens pensent Front de gauche, ils pensent Jean-Luc Mélenchon et peut-être éventuellement Parti de gauche. Ils ne pensent pas au Parti communiste. Ce que nous montrent ces évolutions, c'est que le Parti communiste reste la force militante, la force des élus mais ils sont désormais noyés dans le Front de gauche. Finalement, Jean-Luc Mélenchon a réussi son pari. Il a quelque part phagocyté le Parti communiste. Il ne dira jamais cela comme ça, mais désormais, c'est lui qui apporte la force.

C'est le résultat de l'effet Mélenchon ?

Oui et à partir de là, le Parti communiste continue sa lente disparition. Là, il a l'occasion, non de disparaître mais de muter. En rejoignant le Front de gauche, il est possible que le renouvellement d'une gauche de la gauche puisse exister à plus long terme. C'est la dernière étape pour le PC. C'est le plus vieux parti de France. Sa dernière étape est d'accepter, de transmuter et donc de rejoindre cette logique du Front de gauche, de fournir ses militants, son organisation et donc d'incarner à terme peut-être l'alternative à la gauche de la gauche.

Le Front de gauche est une solution pérenne pour s'installer, s'ancrer dans le paysage politique français ?

Aujourd'hui, tout bouge tellement vite, d'une élection à l'autre, d'une présidentielle à l'autre que l'idée de pérennité doit être relativisée. Les partis changent régulièrement de nom, d'organisation. Le MoDem a été créé, l'UMP est sous tension en ce moment et les Verts ont été transformés en EELV. La pérennité est toujours un concept à relativiser. Mais tous les ingrédients sont là pour l'instant pour que le Front de gauche soit un acteur majeur des cinq années à venir. Tout dépendra de sa capacité à s'installer dans le pays politique, à réussir régulièrement aux élections aux élections – ce n'est pas donné à tout le monde – et ce n'est pas impossible que dans cinq ans ce soit au tour d'un autre parti à la gauche de la gauche de monter. Il y a une demande de la part des électeurs de gauche pour autre chose que de simples propositions de centre gauche défendues par le président.

Quelles sont les chances du Front de Gauche pour les législatives ? Et celles de Jean-Luc Mélenchon face à Marine Le Pen à Hénin-Beaumont ?

Sur la base des résultats de la présidentielle et du sondage de l'Ifop, il y a des chances. On a un exemple type de comment un électorat de droite se comporte dans ce genre de cas. Il ne se reporte pas d'un seul bloc sur le vote Front de gauche. C'est aussi parce que Jean-Luc Mélenchon est un repoussoir. Ça nous apprend que les reconfigurations politiques sont en cours. Les électeurs de l'UMP sont facilement des électeurs du FN dans un certain nombre de cas.

 

A priori, c'est plutôt bien parti pour lui et il semble tenir son pari.C'est quoi, un bon résultat pour le Front de gauche ? S'ils obtiennent 10% des voix, ce n'est pas mal. Ce n'est pas tant le nombre d'élus qui compte parce qu'il y a les accords électoraux, les députés sortants déjà en place mais c'est bien le rapport de force au niveau national. Encore une fois, le succès ou pas dépendra aussi du bon score ou du moins bon score de PS.

 

Propos recueilis par Esther Trousset

Analyses TNS Sofres

Carine Marcé
Directrice associée du dpt Stratégies d'opinion
 
Emmanuel Rivière
Directeur du dpt Stratégies d'opinion
 
Guénaëlle Gault
Directrice du dpt Stratégies d'opinion
 
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